Courage et détermination
Engoncé dans la combinaison étanche que vous n’avez pas encore quittée, vous somnolez. Malgré le vent qui siffle autour du mat, malgré les voiles qui vibrent dans les rafales, votre tête tombe et vos yeux rougis par le sel, la fatigue et le mal de mer se ferment. L’espace de quelques secondes vous avez l’impression de vous enfoncer dans des brumes cotonneuses qui vous éloignent de cette mer hostile. Mais le bateau accélère, monte sur la vague, décolle. Cette fois ça va être violent.
Réveil instantané tous les sens en éveil. Yeux grands ouverts, ventre noué, vous attendez la chute. Instant fugace avec la sensation d’être suspendu dans le vide et l’attente interminable de l’impact. Dans un bruit énorme, la coque retombe, tape et rebondie violemment sur une eau aussi dure que du ciment. Le choc vous écrase sur votre siège. La secousse ébranle tout le bateau. Vous sentez confusément l’effort des pièces qui, sous la tension, s’étirent à la limite de leur résistance. Chacune est essentielle à cet immense puzzle que constitue ce voilier de course. Tenir, il faut qu’elles tiennent.
Mais déjà le bateau repart à l’assaut de la vague suivante. L’inquiétude, la peur parfois. S’occuper la tête pour ne pas y penser. Se dire que dans ces circonstances, on ne peut pas faire mieux. La vitesse, l’allure, les réglages, tout est correct.
Dès la première nuit la houle s’est creusée, et le temps d’adaptation aux mouvements du bateau s’est réduit à sa plus simple expression. Alors, l’organisme renâcle et s’exprime. La tension du départ n’a rien arrangé. Apathie, somnolence, mal de tête, manque d’appétit, moral en baisse, nausées. En résumé : mal de mer. Pas l’idéal pour affronter une mer difficile.
Mais c’est ainsi, l’homme est un terrien. Bien campés sur nos deux pieds, le poids du corps tout en haut, nous tenons debout. Mais cette verticalité qui fait notre supériorité, est un constant défi aux lois de l’équilibre. Posez une bouteille à l’envers sur son goulot et vous aurez une assez bonne idée de l’exploit que nous réalisons.
L’équilibre, piloté par le cerveau est un mécanisme complexe avec le système vestibulaire situé dans l’oreille interne et ses 3 canaux semi-circulaires orientés chacun dans un plan de l’espace. Leur fonctionnement peut se comparer à un niveau de maçon avec son ampoule et sa bulle. Lorsque nous bougeons, les mouvements entraînent le déplacement des bulles dans les ampoules. Imaginez des électrodes fixées dans chacune des ampoules. Par l’intermédiaire d’un nerf, chaque électrode touchée par la bulle envoie un signal au centre de l’équilibre. En intégrant les informations des 2 fois 3 bulles, le cerveau perçoit la position du corps. Il est aidé en cela par les informations provenant des yeux pour les repères géométriques (vertical, horizontal). Les ligaments situés au niveau des pieds, des chevilles, des genoux et du ventre renseignent sur la posture du corps, les points d’appui et l’état du sol.
Toutes ces informations traitées instantanément entraînent une réponse réflexe avec contractions ou relâchements des muscles, pour un maintien correct de l’équilibre. La cohérence des réponses des différents systèmes est donc essentielle au bon fonctionnement de l’ensemble.
Mais en bateau tout se complique. La belle harmonie n’existe plus !
En effet, contrairement au sol fixe, le bateau est en perpétuel mouvement. Bien qu’étant immobile, le corps bouge sans arrêt car il accompagne roulis et tangage. Les bulles suivent ces mouvements et transmettent l’information au centre de l’équilibre. Mais du fait de l’immobilité, les ligaments ne sont pas sollicités, ils n’ont donc aucune information à transmettre qui pourraient confirmer celles des bulles.
Face à cette discordance, l’œil arbitre le débat grâce aux repères géométriques comme l’horizon ou la côte.
Mais à l’intérieur, sans ces repères oculaires, la situation est vite insurmontable et le flux d’informations en provenance des bulles submerge le cerveau. Cela se traduit par un inconfort, des maux de tête, des nausées. Pour évacuer cette surcharge nerveuse, une seule issue : l’estomac, on connait la suite… Le soulagement de « l’après » exprime bien la diminution de la tension nerveuse.
Il faut du temps pour que le centre cérébral de l’équilibre ignore les informations des bulles. En général au bout de 48h tout s’améliore.
Quand on connait les exigences d’un 60 pieds de course au large, on ne peut qu’être admiratifs devant ces marins qui malgré cette adversité continuent à gérer leur machine. Certains cachent leur mal de mer, ils ont tort. Car être capable de dépasser, seul, ces difficultés, est un magnifique exemple de courage et de détermination.
Dr Jean-Yves CHAUVE

















Merci
Bien sûr ce ne sont pas des marins ordinaires. Le marin ordinaire peine déjà à synthétiser pourquoi, l'écoute au vent bloque, alors qu'il étarque comme un âne celle sous le vent... Qui devrait logiquement devenir celle au vent une fois le manque à virer parfaitement réussi... Bien sûr le génois à contre fait gîter le bateau bien plus que la cuisinière ne le pensait... S'ensuit une embiance confuse à bord
Et voilà des mecs qui poussent leurs monstres à près de 30 noeuds, apparament sans diffcultés et en solo....
Bien sûr qu'ils ne sont pas ordinaires, à moins que très ordinaires, ils aient beaucoup travaillé !!!
Michel à Riposto
Merci pour ces récits ayant la force du vécu !
Pour sourire, un extrait du blog de J.-Y. Chauve au sujet du matossage (dont nous, plaisanciers de base, sommes heureusement dispensés !) :
- Avec la pharmacie, combien de sacs tu passes comme ça d’un côté à l’autre avant de virer ?
- Une douzaine, d’une quarantaine de kilos chacun. Ca fait 500 kg à trimballer sur près de 6 mètres de large.
Bigre, une demi-tonne de pharmacie, c'est Potards sans Frontières (de l'impossible)...!
Mes excuses, Président !