Résister à un cyclone sur un corps-mort à Savusavu, Fiji (Fidji)

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First 35 (1980) (Monocoque)
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Résister à un cyclone sur un corps-mort à Savusavu, Fiji (Fidji)
sujet n°114057
Le cyclone Winston a traversé Fiji le 20 février 2016. À terre, plus de quarante morts sont à déplorer et des dizaines de milliers d'habitations sont détruites dans les villages des différentes îles. Le secteur agricole est fortement touché.

Nous étions alors une soixante de bateaux sur corps-mort dans la crique de Savusavu sur l'île de Vanua Levu. Le vent a soufflé à plus de 100 nds pendant 6 heures avec un rotation du sud-ouest au nord-ouest. 20 voiliers ont été emportés, heurtant d'autres bateaux et provoquant de gros dégâts structurels. 3 bateaux en bois ou contreplaqué seront classés en épave.

Les corps-morts résistants aux cyclones sont constitués d'une bouée d'amarrage sur une ligne ancrée sur fond dur (corail) par un 2 ou 3 pieux à hélice reliés au moyen d'une chaîne. Ces ancrages sont disposés dans une crique qui est elle même située à l'intérieur de la baie de Savusavu. La protection des vagues est bonne sauf à l'entrée de la crique. Protection au vent du secteur Est.

Les corps-morts qui n'ont pas tenu étaient soit en mauvais état, soit mal conçus comme par exemple des pieux à hélice sur fond mou (certains ancrages de Savusavu Marina) ou des blocs sur fond dur ou qui ne sont pas suffisament lourds (Copra Shed Marina).

Je n'ai pas pu descendre à terre après avoir préparé le bateau parce que le cyclone est arrivé avec 6 heures d'avance et un ferry a voulu occuper ma place alors que l'accès à la crique lui était interdit depuis 2 ans. Gros stress avant le début du match... Si le corps-mort décroche à Savusavu, il y a peu de risque d'accident corporel parce qu'on s'échoue dans la mangrove et la crique protège des grosses vagues. S'il y avait un risque de choc sur un quai en béton ou une baie ouverte aux vagues (cas du cyclone Pam aux Vanuatu en 2015), je ne voudrais pas rester à bord.

Pour remettre à flot les bateaux, les navigateurs se sont organisés en association sous l'impulsion de Curly, un navigateur kiwi établi de longue date à Savusavu. Une équipe pour stratifier, une équipe de plongée, une équipe d'amarrage et de préparation avec des barils ou ballons gonflés pour la flottaison et une équipe sur le trawler de remorquage avec plusieurs dinghies bien motorisés afin de maintenir le trawler dans l'axe. Curly a fait le lien avec les autorités parce qu'il faut des autorisations pour couper la mangrove, creuser des tranchées sous les quilles avec une excavatrice, stocker les matériels dans un container sous douanes afin d'alléger les bateaux... Hormis 2 bateaux avec de gros moyens financiers qui ont joué en solo, tous les navigateurs se sont impliqués bénévolement y compris ceux qui n'avaient pas de dégâts. En 3 semaines, 12 bateaux ont été remis à flot avec un coût très bas. Reste 4 cas difficiles de bateaux échoués très loin dans la mangrove qu'il va falloir traîner aux prochaines grandes marées sur la vase pendant une centaine de mètres.

Concernant les autres centres d'activités marines de Fiji, sur l'île principale de Viti Levu, on m'a rapporté :

Les bateaux de la marina de Port Denaurau avaient été déplacés dans la rivière voisine (mangrove) suivant une organisation bien rodée à l'avance (équipage obligatoire sur site pendant toute la saison cyclonique, email de suivi hebdomadaire, N° d'ordre pour le déménagement dans la rivière lorsque l'alerte est lancée, ancrage avant et arrière plus 4 amarres à terre) .
La marina de Vuda Point a été fermée par un barrage anti-vague pour éviter l'effet "machine à laver" qui s'était produit lors du cyclone précédent.
Une dizaine de voiliers à sec sur ber ou avec la quille enterrée dans un trou auraient été renversés sur le chantier de Vuda Point qui n'assure pas les bateaux avec des blocs de 2 tonnes comme cela est fait en Polynésie Française.



Les leçons de cette expérience d'un cyclone sur un corps-mort


Avant la saison cyclonique, vérification sérieuse des ancrages. Changement si nécessaire des chaines au fond, des manilles (bloquées), de l'émerillon et de la ligne principale en textile (50 mm). La ligne mère du corps-mort ne doit pas tirer à la verticale sur les pieux à hélice. Dans mon cas, il y avait 2 pieux à hélice enfoncés dans le corail par un outil hydraulique et reliés par une chaîne ; la ligne mère en textile était doublée.

Préparer le bateau dés qu'un cyclone est annoncé dans le sud-ouest du Pacifique par les sites d'alerte cyclonique (RSMC Tropical Cyclone Center Fiji, MetService NZ, Météo-France à Nouméa ou Joint Typhoon Warning Center aux USA). Les phénomènes tels cyclones ou Zone de Convergence du Pacifique Sud Ouest ne pas sont pris en compte par les modèles numériques GFS dont sont issus les GRIBs, windgourou.com et autres windyty.com. La trajectoire des cyclones est tout à fait erratique dans cette zone (trace de Winston : http://www.meteo.nc/prod/cyclones/saison/traje_QMDE02NWBB.jpg ) . Après avoir contourné une première fois Fiji, le cyclone était à plus de 1000 km (entre Samoa et Niue) sur une trajectoire Est quand il a fait demi-tour pour revenir frapper Fiji. Il ne faut pas n'ont plus compter sur des prévisions précises à plus de 12 heures : le 19 février, Winston était prévu en catégorie 4 sur Suva mais en réalité, le 20 février, il a traversé entre les deux îles principales Viti Levu et Vanua Levu, en catégorie 5.

Le bateau est relié à la boucle à l'extrémité de la ligne principale, sous la bouée, par un double amarrage. Enlever l'œillet métallique sur la ligne principale qui pourrait rogner une amarre textile. Malgré une protection par tuyau plastique armé, une de mes amarres a été abîmée par frottement sur le liston, il faut doubler avec de la chaîne l'amarrage entre le bateau et le dessous de la bouée. Cela évite également qu'une amarre textile soit coupée par un bateau à la dérive.

Enlever tout ce qui peut être retiré du pont, taux, pales des éoliennes, toutes les voiles (génois sur enrouleur et grand-voile), etc... afin de diminuer la prise au vent et éviter que le vent dégage une voile mal ferlée. C'est un travail pénible d'enlever la grand voile sur un grand catamaran mais ceux qui ne l'ont pas fait l'on payé cher. Les panneaux solaires non orientables fixés sur portique ou à plat pont ont résisté.

L'annexe au niveau du pont, suspendue sur un portique et bloquée dans tous les axes par de multiples amarrages. Pas question d'avoir une petite embarcation à l'eau. Les bateaux de pêche locale et dinghies qui n'étaient pas cachés dans la mangrove ont coulé ou ont chaviré.

Dans les rafales, les bateaux tirent des bord en restant accrochés au corps-mort, avec des coups de gite et des accélérations donc il faut ranger l'intérieur.

Pendant le cyclone, le moteur principal en prise permet de se déporter sur un coté tout en restant accroché au corps mort afin d'éviter ou de minimiser les dégâts causés par un bateau à la dérive. La visibilité est très mauvaise. Il faut mettre un masque ou des lunettes de nage pour regarder face au vent, l'air est saturé d'eau avec les pluies diluviennes.

Faire des réserves d'eau potable. L'eau de ville et l'eau de mer dans la crique étaient très chargées pendant plusieurs jours après le cyclone, impossible de faire tourner le dessalinisateur.



Pour la zone Fidji, Tonga, Vanutu, Nouvelle Calédonie et le nord-est de l'Australie, il y a des alertes cycloniques tous les ans. La Polynésie Française et Cooks peuvent être affectés pendant les années El Nino. Il est malgré tout possible malgré pour un voilier de voyage de rester dans cette zone pendant la période cyclonique, en préparant bien le bateau et en assurant l’ancrage sur un corps-mort cyclonique ou caché dans la mangrove. L'aléa principal reste les autres bateaux à la dérive.

Yannick
s.v. TY-YANN
Savusavu, 15/03/2016

http://www.meteo.nc/prod/cyclones/saison/traje_QMDE02NWBB.jpg

http://ty-yann.image-etc.com

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mon Super Cata Outremer 50Light
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réponse n°265998

 merci pour ce récap, toujours bon de lire les experiences (bonnes ou mauvaises des autres)...
pour les catas, je ne sais pas si ça marche mais certains remplissent les étraves d'eau : "Avant de quitter le cata, Pierre avait eu la bonne idée de remplir chacun des coffres avant de 400 litres d'eau de mer pour enfoncer les étraves dans l'eau, et ce afin d'empêcher l'avant du cata de se soulever pendant les rafales avec le risque de s'envoler..."
stef

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First 35 (1980) (Monocoque)
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réponse n°265999

> Remplir les pointes avant & coffres d'un catamaran avec de l'eau

Est-ce que tu suggères cette solution pour un catamaran à sec sur un chantier ?


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mon Super Cata Outremer 50Light
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réponse n°266000
Ty-Yann a écrit :
> Remplir les pointes avant & coffres d'un catamaran avec de l'eau

Est-ce que tu suggères cette solution pour un catamaran à sec sur un chantier ?

 non à flot

http://nirvanalocation.com/sitejournaldebord/page270.html

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VOILIER (Monocoque)
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réponse n°266001

 merci pour ce dossier
Bon vent

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VIK 120 (Catamaran)
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réponse n°266004

 Bjr , mon cata près du bateau de Ty Yann a résisté a ce cyclone sur sa bouée , Yan m avait dit comment faire au mieux l hivernage .... 
Je peux lui rendre ici ma sympathie car Yan a beucoup bossé a remettre a flot les bateaux échoués , et de m avoir dès les communications retablit donné des nouvelles de mon bateau , étant pour ma part en France ....

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VIK 120 (Catamaran)
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réponse n°266039

 Bjr , le top serait de pouvoir mettre une chaine sur la chaine du corps mort au bateau ....

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mon Super Cata Outremer 50Light
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réponse n°266040
Tropicat a écrit :
 Bjr , le top serait de pouvoir mettre une chaine sur la chaine du corps mort au bateau ....

 ou rajouter sa propre chaine sur la chaine mère en + de la bouée corps-mort, mais juste le temps du cyclone sinon bjr les tortillons !
stef

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DI ALU GARCIA SALT 57cc
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réponse n°266071

 Merci pour ce dossier très utile.

Je note qu'une fois de plus un témoignage montre qu'il est pratiquement impossible de protéger des amarres textiles du ragage inévitable et intense (tractions de plusieurs tonnes) qui finit par les détruire dans ces vents très forts. C'est la même expérience de vents d'ouragan (au mouillage sur ancre, non sur corps morts) qui m'a conduit a abandonner une amarre textile pour amortir passant à l'extérieur (la mienne de 24mm était aussi à l'intérieur d'un gros tube en plastique lui-même saucissonné par des tours de deux solides serpillères ficelées; le total était déchiqueté et il ne restait plus qu'un toron lorsque nous avons été arrachés du mouillage quand les vents sont montés de 60nds rafales 90 à 100nds rafales 140nds). Nous ne sommes pas allés voir sur le coup mais c'est ce que nous avons retrouvé en mer le lendemain quand le vent et la mer permettaient d'aller à l'avant remonter notre mouillage) et à adopter l'amortisseur à plat pont en n'ayant que de la chaîne à l'extérieur.

Effectivement on ne sait pas prédire la trajectoire apparemment erratique des cyclones. La seule défense que l'on puisse prendre si on se hasarde en période cyclonique en haute mer, ce qui n'est vraiment pas prudent, est si on le peut aller se placer au-dessous de 10° de latitude N ou S; En effet la force de Coriolis étant nulle à l'équateur on ne risque pas d'avoir des vents d'ouragan à ces très basses latitudes.
Il est bon de se rappeler que les cyclones peuvent aller très loin dans leurs déplacements jusqu'à remonter vers le 45ième parallèles. Par exemple le port d'Halifax au Canada a été gravement endommagé plusieurs fois dans son histoire par des cyclones. C'est pour cela par exemple que la traversée retour des Antilles ou des USA sur les Açores ne doit pas être entreprise à la saison des cyclones.
Artimon.

 

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SUNSHINE 36 GTE
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réponse n°266087

Je me suis souvent demandé pourquoi on ne terminait pas la ligne textile servant d'amortisseur par quelque mètres de chaîne du côté du davier afin d'éviter le ragage. Une bonne épissure ne diminue guère la résistance.
Un inconvénient que je vois est qu'il faut larguer toute la partie textile (par exemple 20 ou 30 m) avant d'arriver à cette partie en chaîne, ce qui n'est possible que si la zone de mouillage n'est pas trop encombrée...

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DI ALU GARCIA SALT 57cc
Membre cotisant
Cotisant depuis 2007
réponse n°266091
Pytheas54 a écrit :
Je me suis souvent demandé pourquoi on ne terminait pas la ligne textile servant d'amortisseur par quelque mètres de chaîne du côté du davier afin d'éviter le ragage. Une bonne épissure ne diminue guère la résistance.
Un inconvénient que je vois est qu'il faut larguer toute la partie textile (par exemple 20 ou 30 m) avant d'arriver à cette partie en chaîne, ce qui n'est possible que si la zone de mouillage n'est pas trop encombrée...

 Sans parti pris il me semble quand même que mon système consistant à mettre le textile amortisseur à plat pont, hors de tout ragage, et n'avoir que de la chaîne sur le davier et dehors est à la fois plus sûr et plus opérationnel que cette proposition. Cordialement; Artimon.

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ATHENA 38 (Catamaran)
Membre cotisant
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réponse n°266116

merci pour cette synthèse..

étant à cette époque aux Marquises sans internet je n'avais pas conscience de l'étendue des dégâts sans les photos qui m'ont permis de constater que certains de mes amis ont été touchés et que je m'empresse de contacter étant de retour à Moorea...

bravo aussi à tous ceux qui ont joué collectivement comme tu le rappelles...

bonne nav à tous

Le site de la Grande Croisière...